8
Curtell, empire de Braedon
Le matin suivant la prise du Palais impérial, Dusaan avait envoyé Nitara et plusieurs ministres patrouiller dans la cité de Curtell dans le but de fouiller les auberges, les tavernes et la place du marché à la recherche de tous les Qirsi qu’ils pourraient rassembler.
« Contentez-vous de leur dire que le haut chancelier de l’empereur souhaite leur parler », les avait-il prévenus, trônant au centre de ce qui avait été la salle impériale de Harel.
Nitara, qui redoutait toujours de l’offenser, l’avait dévisagé de ses yeux pâles et grands ouverts.
« Mais, Tisserand, avait-elle osé, ils savent que vous avez pris le palais. Tout le monde le sait. Beaucoup auront compris, ou entendu que vous êtes le… chef de notre mouvement.
— Peut-être, mais ils me considèrent toujours comme le haut chancelier, avait répondu Dusaan d’un ton qu’il voulait rassurant. Et je ne suis pas prêt à annoncer à tout Curtell que je suis Tisserand.
— Et si les Qirsi refusent de nous suivre ? avait alors interrogé un autre.
— C’est encore leur droit, avait répondu Dusaan après réflexion. Mais s’ils ont appris notre victoire sur les gardes de Harel, je doute qu’ils vous désavouent. Maintenant, allez-y. »
Nitara s’était inclinée devant lui avec respect, empressée de lui plaire, et s’en était allée avec son petit groupe de Qirsi arpenter les rues de la cité impériale.
Peu après, Gorlan était venu le trouver.
« L’empereur demande à vous parler », avait-il annoncé, un large sourire aux lèvres.
Dusaan avait à peine levé les yeux des livres de comptes. Peu de choses avaient changé depuis qu’il en avait cédé le contrôle au capitaine, il voulait néanmoins s’assurer du montant exact de l’or à sa disposition.
« Vraiment, avait-il répondu avec désinvolture. À quel sujet ?
— Je crois qu’il se plaint de ses conditions de détention. »
À ces mots, Dusaan avait levé la tête et, réprimant un éclat de rire, s’était exclamé : « Vous n’êtes pas sérieux !
— Si, Tisserand, on ne peut plus sérieux. Il demande aussi un Guérisseur. Il semble que vous l’ayez blessé, hier soir. »
Le chancelier était retourné à ses comptes en hochant la tête.
« Je m’occuperai de ça plus tard. Tant que vous êtes là, rassemblez quelques hommes et faites l’inventaire des armes qui restent dans la salle de garde et l’arsenal.
— Des armes, Tisserand ? Voulez-vous qu’on les détruise ?
— Non, j’ai l’intention de les utiliser.
— Notre magie…
— Je veux diriger une armée conquérante, ministre, et capable de mener un assaut. »
Dusaan avait décidé de conserver, au moins quelque temps, les titres des Qirsi à son service. Pour nombre d’entre eux, dont les plus anciens, les changements des jours derniers avaient été assez rudes pour ne pas les priver en sus des quelques habitudes auxquelles ils pouvaient s’accrocher.
« Si vous et moi savons parfaitement que notre magie est la seule arme dont nous ayons besoin, avait-il poursuivi, les Eandi ne le savent pas. Je veux qu’ils nous voient comme des guerriers, qu’ils nous redoutent. En outre, un excès de prudence n’a jamais fait de mal à personne. Personnellement, je manie l’épée avec adresse, et j’attends la même chose de ceux qui me servent.
— Très bien, Tisserand, avait répondu Gorlan en s’inclinant, je m’en charge tout de suite. »
Dusaan – qui avait largement de quoi occuper sa journée – n’aurait pas accédé à la demande de Harel, même désœuvré. D’ailleurs, il n’était pas certain de devoir seulement lui répondre, et encore moins lui rendre visite. Mais sa curiosité avait fini par l’emporter et, tard dans la journée, bien après le carillon des cloches du prieuré, il s’était dirigé vers la tour carcérale avec entrain.
Plus aucun garde eandi ne se tenait dans les couloirs. Tous ceux qui avaient survécu à la bataille de la veille s’étaient enfuis, et comme Dusaan ne disposait pas d’assez d’hommes pour surveiller l’empereur, celui-ci était resté dans l’isolement le plus total depuis la visite de Gorlan. Avant même d’ouvrir la porte de l’étroite cellule, le Tisserand savait que l’empereur serait d’une humeur exécrable ; il anticipait cette rencontre avec délices.
« Enfin ! s’exclama l’empereur au moment où Dusaan tournait le verrou. Ce n’est pas trop tôt ! Cela fait des heures que je vous ai demandé. »
Dusaan pénétra dans la cellule et, sans dire un mot, réjoui de l’impatience et du courroux grandissant de son prisonnier, se mit à arpenter la pièce avec une tranquillité délibérée. Un plateau de nourriture traînait sur le sol, près de la porte. Il y restait une croûte de fromage sec, quelques débris de pain rassis et une petite tasse vide, qui avait sans doute contenu de l’eau. Plus près de la fenêtre, un pot de chambre abandonné, bourdonnant de mouches, répandait une odeur nauséabonde. Dusaan passa devant en fronçant les narines.
« Vous voyez ce que je dois endurer ! » se récria l’empereur en surprenant sa grimace.
Le Tisserand resta muet. Devant la fenêtre, il se pencha à l’extérieur et contempla la cour où s’étaient déroulés les combats. Ses Qirsi avaient eu recours au feu pour se débarrasser des corps, mais les armes des soldats gisaient encore en un tas gigantesque sur l’herbe verte.
« On ne m’a donné qu’un seul repas », poursuivit Harel du même ton scandalisé.
Dusaan se retourna alors vers Harel. Son visage rond était congestionné par l’émotion, ses boucles brunes pendaient… Dans sa robe impériale en désordre et maculée de salissures, il avait piteuse allure.
« Je ne peux pas faire grand-chose pour vous, commença le Tisserand faussement prévenant. Le maître cuisinier et tous ses marmitons ont préféré quitter le palais. »
L’empereur leva la main. Son petit doigt, celui que Dusaan lui avait brisé, était boursouflé et d’une affreuse couleur violacée.
« Et les Guérisseurs ? Ne me dites pas que les vôtres se sont envolés, eux aussi.
— Non. Ils sont tous là, mais ils sont, hélas, très occupés.
— Occupés ? couina l’empereur.
— Oui, mais si vous me permettez. »
Dusaan approcha de l’empereur et, prenant doucement sa main blessée entre les siennes, ferma les yeux et entreprit de ressouder l’os brisé. La cassure était nette, et l’os petit, l’intervention fut donc rapide. La fracture réduite, Dusaan ouvrit les yeux et relâcha sa main.
« Est-ce mieux ? »
L’empereur contemplait sa main avec émerveillement.
« Oui, beaucoup mieux. Je vous re… »
Le bruit sec d’une nouvelle fracture résonna dans la pièce et Harel, le bras serré contre sa poitrine, s’écroula sur les genoux avec un cri de douleur, puis se mit à gémir comme un chien battu.
Dusaan, luttant contre son désir de lui assener un violent coup de pied dans le ventre, se pencha sur lui avec lenteur.
« Je vous ai prévenu qu’une nouvelle insolence vous coûterait un bras, susurra-t-il au comble de la fureur. La prochaine fois, ce sera le cou.
— Je n’ai fait que…
— Ne me convoquez plus jamais, Harel ! Vous n’avez plus aucune autorité sur moi, ni sur mes Qirsi. Vous n’êtes plus l’empereur de ce royaume, et je ne suis plus votre chancelier. Vous m’avez cédé votre titre, votre autorité, vos richesses et vos terres, par écrit. Vous n’êtes plus rien ! Je suis votre souverain désormais, et j’exige que vous vous adressiez à moi avec la déférence requise. Suis-je clair ? »
Harel opina.
« Bien, constata Dusaan en s’éloignant.
— Et ma nourriture ? Mon bras ? plaida Harel en tremblant. Et, et… ça, ajouta-t-il avec un regard misérable vers le pot de chambre.
— Si j’y pense, je vous ferai envoyer un Guérisseur. Quant au reste… tant que vous ne mangez pas, le pot ne devrait pas poser de problème. »
Sur ces paroles, le Tisserand quitta la cellule et descendit les escaliers, laissant son prisonnier à ses jérémiades. Dans la cour, il eut l’heureuse surprise de découvrir Nitara. De retour avec ses cinq compagnons, elle se tenait au milieu d’une bonne centaine d’autres Qirsi. Alors qu’il se précipitait à sa rencontre, il admira son sourire radieux, et la fierté de son allure. Jamais il ne l’avait vue aussi belle.
« Rapport, fit-il sobrement.
— Nous avons rassemblé cent cinquante-quatre Qirsi pour vous servir, Tisserand. Il y en a beaucoup d’autres, pour la plupart les maris et les femmes de ceux ici présents. Ils ne pouvaient pas laisser leurs enfants seuls.
— Bien sûr. Avez-vous rencontré la moindre difficulté ?
— Un peu, au début. Nous sommes tombés sur un groupe de soldats, des hommes de l’empereur. Ils nous ont attaqués, B’Serre a brûlé leur chef, et ils se sont enfuis. Nous les avons revus plus tard, mais comme nous étions beaucoup plus nombreux, ils n’ont pas osé s’en prendre à nous.
— Parfait, ministre, vraiment parfait. »
Le visage rayonnant, elle le regarda passer devant elle et s’adresser aux nouveaux venus.
« Bienvenue, commença-t-il en ouvrant grand les bras, dans ce qu’il faut désormais nommer mon palais et bientôt le siège de l’empire qirsi de toutes les Terres du Devant. Beaucoup d’événements se sont déroulés ici même, dans la journée d’hier. Nombre d’entre vous en ont entendu parler de la bouche des anciens soldats de l’empereur. Vous avez certainement des questions, auxquelles je serais heureux de répondre, si je le peux. »
Un silence déconcertant accueillit sa déclaration. La plupart des Qirsi gardaient les yeux au sol, se balançaient d’un pied sur l’autre, timides et embarrassés. Puis un homme se détacha du groupe, lançant des regards nerveux autour de lui, avant de se résoudre à poser enfin le regard sur Dusaan. Il semblait âgé, particulièrement vieux pour un Qirsi, songea le Tisserand. À part quelques mèches de cheveux blancs encore accrochées à sa nuque, il était chauve, et son visage était osseux et fin. Ses yeux pourtant, de la couleur des feuilles d’orme à l’époque des moissons, brillaient de clarté. Il fixa le haut chancelier d’un air interrogateur et curieux.
« Êtes-vous vraiment Tisserand, comme ils le disent ?
— Oui.
— Vous pouvez le prouver ?
— Quel est votre nom, l’ami ?
— Creved jal Winza, répondit l’homme après une brève hésitation.
— Et vous êtes Guérisseur, n’est-ce pas Creved ?
— Vous me connaissez ?
— Non. Je sens que vous avez le don de guérison.
— Vous sentez… ?
— Un Tisserand peut percevoir ce genre de choses. Vous possédez aussi le langage des bêtes. Deux des magies les plus puissantes. Pourquoi n’êtes-vous pas au service d’une cour eandi ? »
L’homme regardait Dusaan, sans trace du doute dont il avait fait preuve quelques instants plus tôt, mais toujours hésitant.
« Je n’ai jamais voulu servir, mon… votre…
— Appelez-moi Tisserand, l’aida Dusaan.
— Bien, Tisserand, merci. Et puis les nobles eandi veulent des Glaneurs. Ils veulent que leurs ministres soient capables de leur dévoiler l’avenir.
— Excellente remarque, Creved, s’exclama le Tisserand. N’est-ce pas extraordinaire, poursuivit-il à l’intention de tous, que les Eandi nous apprécient précisément pour la magie que nous savons la plus vulgaire ? Attention, ne vous méprenez pas sur mes paroles. Le Glanage est un véritable talent, et les Glaneurs seront aussi bien accueillis que tous les autres Qirsi dans le nouveau monde que nous créons. Mais les Eandi ne veulent que des Glaneurs pour leurs cours et leurs festivals. Le Glanage n’est pourtant pas notre magie la plus intéressante, nous le savons tous. Et peut-être qu’eux aussi. Mais ils ont peur de nos pouvoirs. Ils prennent ce dont ils ont besoin et craignent le reste. Et c’est pour cette raison que, depuis près de neuf siècles, ils ont fait de nous leurs serviteurs, leurs amuseurs, les objets de leur curiosité et de leur mépris. »
Il sourit.
« Eh bien, cette époque est aujourd’hui révolue. »
Il revint au Guérisseur.
« Vous avez dit autre chose, Creved, un détail qui m’intéresse. Vous n’avez jamais voulu servir leurs cours. Pourquoi ? »
L’homme, comme s’il craignait d’avoir commis une erreur, haussa prudemment les épaules.
« Je ne sais pas, Tisserand. C’est juste que… Je ne sais pas.
— Ne vous inquiétez pas, Creved, le rassura Dusaan avant de se tourner de nouveau vers les autres. Pendant trop longtemps, notre peuple s’est volontairement abandonné et soumis aux règles eandi. Nous avons besoin d’hommes et de femmes comme ce Guérisseur qui comprennent la vertu d’utiliser notre magie simplement parce qu’elle est notre don, la source de notre distinction, de notre originalité et de notre force. »
Il lui semblait, ou était-ce un effet de son imagination, que les autres dévisageaient le vieil homme avec admiration et envie, jaloux de s’attirer eux aussi les faveurs du Tisserand. Il observa les hommes et les femmes qu’avait rassemblés Nitara, devinant leurs pouvoirs, cherchant celui ou celle qui pouvait le trahir. Comme Creved, la plupart semblaient si intimidés à l’idée de servir un Tisserand que Dusaan comprit qu’il n’avait rien à redouter. Un ou deux faisaient preuve d’une prudence toute naturelle.
Presque tous ne possédaient qu’une ou deux magies ; quelques-uns en maîtrisaient trois. Alors qu’il poursuivait son inspection, il s’aperçut que la grande majorité était des Guérisseurs, et qu’un grand nombre possédait le don du feu. Il y avait naturellement beaucoup de Glaneurs. Dans l’ensemble, les magies plus puissantes étaient très peu représentées. Si quelques-uns possédaient les brumes et le vent et d’autres, comme Creved, parlaient le langage des bêtes, seulement sept étaient Façonneurs.
« Chacun d’entre vous servira notre cause selon ses talents, reprit-il au terme de son examen. Pour beaucoup, cela signifie contribuer à la protection et l’entretien de ce palais. Certains m’accompagneront par le détroit de Wantrae vers Eibithar, où nous unirons nos pouvoirs pour détruire les armées des cours eandi. Quel que soit votre rôle dans la bataille qui s’annonce, je vous promets de l’or, et une vie meilleure que celle que vous auriez pu espérer sous le règne de l’empereur. Demain, vos enfants vous remercieront de ce que vous accomplissez aujourd’hui. »
Il sourit une nouvelle fois.
« Êtes-vous prêts à me suivre ?
— Oui, Tisserand ! » s’exclamèrent-ils à l’unisson.
Alors que leur cri résonnait entre les murs de la cour, il se tourna vers Nitara, B’Serre et les autres ministres.
« Logez ces gens et distribuez-leur les tâches. Nous avons besoin de monde en cuisine, ajouta-t-il à voix basse. Ceux qui possèdent le don du feu doivent être intégrés à la garde et postés aux portes du château ainsi que dans la tour carcérale.
— Bien, Tisserand », répondit Nitara avec empressement.
Il s’aperçut qu’elle s’exprimait souvent au nom des autres, comme s’il l’avait nommée chancelière. Cette initiative n’était pas pour lui déplaire, il se demandait cependant, avec une certaine curiosité, si ses collègues, ministres et chanceliers, pensaient qu’ils étaient amants.
Il leur désigna les sept Façonneurs.
« Rassemblez-les. Ils embarquent avec nous pour Eibithar. Qu’ils viennent me voir tout à l’heure. Oh, et envoyez un Guérisseur à Harel. L’imbécile s’est encore fait mal. »
Après s’être assuré que ses ordres étaient suivis, Dusaan retourna dans la salle impériale où Nitara et les sept Façonneurs ne furent pas longs à le rejoindre. Cinq d’entre eux étaient déjà âgés – trente ans au moins, jugea-t-il rapidement – et l’un des deux derniers lui semblait peu enclin à adhérer à sa cause. Cet homme, aux yeux d’une pâleur presque spectrale, le dévisageait, un léger sourire suffisant aux lèvres.
« Vous, fit Dusaan en le désignant aussitôt du doigt. Quel est votre nom ?
— B’Naer, haut chancelier. »
Nitara, aussitôt inquiète d’entendre une de ses recrues utiliser l’ancien titre du Tisserand, jeta un regard rapide en direction de Dusaan. Devant son calme, elle reconnut que ce dernier ne s’était pas montré très explicite aux nouveaux venus. Dans son discours, il n’avait demandé à personne d’abandonner ce titre caduque, s’attendant sans doute à ce qu’ils comprennent et y renoncent d’eux-mêmes. Ce changement n’était pourtant pas difficile à concevoir, jugea Nitara, ulcérée. Toutefois, la réaction du Tisserand l’étonna. Car alors qu’en temps normal il n’aurait pas toléré cet affront, elle le vit hocher la tête avec indulgence. Sans doute estimait-il plus sage de lui laisser une chance, se dit-elle. Une toute petite, se reprit-elle en voyant se dessiner sur ses lèvres le fin sourire qu’elle lui connaissait bien.
« Juste B’Naer ? »
L’homme, avec un amusement des plus déplacés, se balança d’une jambe sur l’autre.
« B’Naer jal Shenvesse.
— À ta dégaine, j’imagine que tu es colporteur.
— On peut dire ça comme ça », répondit l’homme sans s’inquiéter de la soudaine familiarité de Dusaan.
Le Tisserand dressa un sourcil curieux.
« Brigand, alors. »
Aussitôt, le sourire de l’homme s’évanouit.
« Ne t’inquiète pas, B’Naer. Quelles que soient les règles que tu as enfreintes, ce sont des règles eandi. Attention, cela ne signifie pas, maintenant que je dirige ce royaume, que je serai clément avec ceux de ton espèce, mais notre rencontre peut être pour toi l’occasion de changer le cours de ton existence, de lui donner une tournure plus glorieuse. Tu as le choix. »
Le Tisserand se dirigea vers le trône de l’empereur et y prit place.
« Dis-moi, B’Naer, pourquoi crois-tu que tu es là ? Que penses-tu avoir en commun avec les six autres ?
— Je ne sais pas. Ce sont des brigands, eux aussi ? »
L’un d’entre eux, une vieille femme, éclata de rire.
« Non, fit le Tisserand avec un sourire. Ce ne sont pas des brigands. »
Il considéra l’homme un moment puis, le voyant hocher la tête, s’adressa aux autres.
« Est-ce que quelqu’un peut répondre ?
— Vous connaissez nos pouvoirs, avança la femme qui avait ri. Nous sommes tous Façonneurs.
— Comment vous appelez-vous ? lui demanda Dusaan.
— Qidanne ja Qed, Tisserand. Je suis Guérisseuse en ville. »
Il connaissait ce nom. Cette femme n’était pas seulement Guérisseuse, elle était la Guérisseuse la plus renommée de Curtell. L’empereur l’avait plusieurs fois convoquée pour lui proposer d’entrer à son service. Chaque fois, elle avait refusé, au prétexte que sa charge la réclamait trop souvent en dehors de la ville, et que beaucoup de ses patients refuseraient de s’adresser à quelqu’un d’autre. Dusaan s’était longtemps demandé si ces excuses étaient réelles ou ne servaient qu’à masquer le mépris que lui inspirait l’empereur. Il pensait tenir sa réponse.
« Nous sommes honorés de vous compter parmi nous, Qidanne. Votre réputation vous a précédée.
— Merci, Tisserand.
— Vous avez naturellement raison. Vous êtes tous Façonneurs et, en tant que tels, vous serez d’une aide très précieuse au mouvement lors des combats.
— Les combats ? répéta la vieille femme avec inquiétude. Je ne suis pas une combattante, Tisserand. Et vous comprenez certainement que tout ce à quoi j’ai dédié mon existence est à l’exact opposé de l’idée même de la guerre.
— Je comprends, Guérisseuse. Je sais aussi que le sort de notre peuple réside dans nos capacités à défaire les forces conjointes des armées eandi. J’ai besoin de Façonneurs pour y parvenir. Plus vite nous écraserons l’ennemi, moins les nôtres auront besoin de vos talents.
— Je guéris les Eandi aussi bien que les Qirsi, Tisserand, mais je veux être franche. Bien que j’éprouve la plus grande sympathie pour votre cause, je ne tuerai personne, quelle que soit la couleur de ses yeux. »
Peut-être plus que l’impertinence, Dusaan avait la lâcheté en horreur. S’il avait décelé la moindre trace de mensonge dans les propos de cette femme, il n’aurait pas hésité à la tuer sur-le-champ. Il sentait que ses paroles, loin d’être dictées par la peur de mourir, étaient sincères, elles disaient une réelle aversion pour la mort, fut-elle celle de l’ennemi sur le champ de bataille. La forcer à lui obéir contre sa volonté ne l’aurait pas seulement diminué, lui, aux yeux de cette femme, mais aux yeux de tous ceux qui les entouraient.
« Alors acceptez-vous de m’accompagner pour soigner les blessés ?
— Oui, si vous me laissez m’occuper de tous les blessés, qu’ils aient les yeux jaunes ou non. »
Cette fois Dusaan lâcha un petit rire.
« Vous êtes une femme difficile.
— Difficile ? Pourquoi, Tisserand, toujours qualifier de difficile chez une femme ce que l’on appelle la détermination et le courage chez un homme ?
— Au temps pour moi, lui concéda le Tisserand avec un sourire. Soit, vous soignerez tout le monde, et je me réjouis de vous avoir près de moi, pour aiguiser mes esprits. »
Il s’adressa aux autres.
« Et vous ? Acceptez-vous de mettre votre don de Façonnage au service de la cause qirsi ?
— Vous avez parlé d’or », tout à l’heure, fit le brigand, un air sournois sur son visage séduisant. « Combien exactement notre enrôlement dans cette ba… »
Il n’eut pas l’occasion de terminer. Le Tisserand s’était emparé de son don de Façonnage et lui comprimait à présent les tempes. B’Naer, les deux mains sur son crâne, suffoquait de douleur. Le Tisserand maintint sa pression. S’il était disposé à supporter beaucoup d’une femme telle que Qidanne, cet homme était une autre histoire.
« Ce n’est pas une négociation, cousin. La Guérisseuse jouit d’une certaine considération. À ce titre, elle a droit à quelques égards, même de ma part. Pas toi. Continue sur cette voie, et tu vas apprendre ce qu’il en coûte d’encourir la fureur d’un Tisserand. »
Il relâcha son emprise et B’Naer se recroquevilla, le visage crispé, hoquetant, avant de s’effondrer sur le sol. Les autres Qirsi dévisageaient Dusaan en silence. Devant leur stupeur, un effroi mêlé d’admiration et de terreur, Dusaan se fit la réflexion que le brigand, d’une certaine façon, venait de lui rendre service. Là où Qidanne lui avait permis de montrer sa clémence, son désir de s’adapter à ceux qui le servaient dignement, B’Naer témoignait de ce qu’il arrivait à ceux qui osaient le défier. Outre la grandeur de sa bonté, tous les Qirsi arrivés ce jour-là au palais apprendraient vite, se réjouit-il, la puissance de son courroux.
« Bien, je vous repose ma question, déclara-t-il d’une voix ferme. Êtes-vous prêts à me rejoindre dans cette bataille contre les Eandi ?
— Oui, Tisserand. »
Ils parlèrent d’une seule voix, bien qu’avec moins d’enthousiasme que dans la cour. Dusaan nota tout de même avec satisfaction qu’ils faisaient aussi preuve de plus de respect.
« Bien, répéta-t-il. Nous partirons pour Ayvencalde dans deux ou trois jours. D’ici là, vous obéirez à Nitara. En mon absence, elle parle en mon nom. »
Nitara répondit à son regard par un hochement de tête.
« Vous pouvez disposer. B’Naer, ajouta-t-il alors que les autres s’en allaient, encore un mot. »
Le brigand, qui s’était relevé et s’éloignait sans demander son reste, s’arrêta. Au regard qu’il jeta vers la porte, comme s’il cherchait à savoir si la fuite n’était pas préférable à ce qui l’attendait, Nitara retint son souffle. Les six autres s’étaient immobilisés eux aussi. À leur expression, ils pensaient sans doute la même chose. B’Naer revint lentement au centre de la pièce et, tandis que le dernier de ses camarades franchissait le seuil, avança jusqu’au trône du Tisserand. Nitara ferma la porte en quittant la salle à son tour, aussi ne vit-elle pas, au moment où elle la claquait, le sursaut du brigand, resté seul face au sorcier.
« Je t’ai fait mal, commença Dusaan.
— Oui, Tisserand.
— Et maintenant, tu es persuadé que je vais te tuer.
— Vous allez le faire ?
— Cela dépend en grande partie de toi. Avant d’être à cette place, j’étais le haut chancelier de celui qui occupait ce siège. J’ai pris l’habitude qu’on obéisse à mes ordres, et qu’on s’adresse à moi avec respect. Si tu en es capable, tu vivras. Sinon, ta mort servira d’exemple aux imbéciles assez stupides pour me défier.
— Bien sûr, Tisserand. Je vous obéirai. »
Dusaan tendit le bras si vite que B’Naer n’eut pas le temps de reculer. La main puissante du Tisserand se referma sur sa gorge. Le brigand esquissa un geste pour se défendre, et renonça avant de l’achever.
« Sache, B’Naer, pour ta gouverne, que je ne tolère ni la flagornerie, ni l’hypocrisie. Je ne suis pas un vulgaire marchand qu’on escroque, ni un soldat eandi qu’on peut amadouer d’un sourire et d’une plaisanterie. Je suis l’homme le plus puissant que tu aies jamais rencontré, et le plus intelligent. Irrite-moi une nouvelle fois et je te tue. Je t’en donne ma parole. Est-ce clair ? »
B’Naer hocha la tête, ses yeux pâles ouverts sur une peur qui n’avait cette fois plus rien d’artificiel.
Dusaan le lâcha et s’adossa à son trône.
« Quel genre de brigand étais-tu ?
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Tu dois avoir une spécialité. Les gens de ta sorte en ont une, en général. Je me trompe ?
— Non, Tisserand. »
Son visage s’empourpra brutalement.
« Je… j’ai commencé comme voleur de grand chemin, avoua-t-il d’une voix embarrassée. Plus tard, j’ai donné dans le vol à la tire, d’abord à Refte, puis à Ayvencalde, et enfin ici.
— Je vois. Comment choisit-on une telle profession, B’Naer ? Ton Aspiration ne t’a tout de même pas montré ce destin. »
L’homme esquissa un sourire.
« Non, Tisserand, mais ma Révélation, oui. Je suis bon au couteau et à l’épée, je suis fort pour un Qirsi. Et le Façonnage me facilite beaucoup la vie.
— Je n’en doute pas », médita le Tisserand en examinant l’homme avec plus d’attention.
Il ne pouvait nier que son armée avait besoin d’individus de cette espèce. Il avait pléthore de ministres et de Guérisseurs ; un brigand ou deux, des hommes forts, sans scrupules, capables de cruauté, pouvaient lui être très utiles. Après tout, ils seraient bientôt en guerre.
« Je crois que ta présence est peut-être une aubaine, B’Naer, décida-t-il. Je sens que tu pourrais bien me servir. »
À ces mots, le brigand retrouva toute sa confiance en lui et sourit d’un air entendu.
Ils quittèrent le palais trois jours plus tard. À son plus grand bonheur, Nitara chevauchait à côté du Tisserand, à la tête de leur colonne. Gorlan, Rov, B’Serre, ainsi que les autres chanceliers et les anciens ministres de l’empereur, suivaient juste derrière. Les recrues enrôlées en ville dans la cause du Tisserand fermaient la marche. Leur armée totalisait soixante-dix membres, une force ridicule, au regard des critères eandi, mais assez puissante pour renverser n’importe quelle forteresse des Terres du Devant, si la victoire l’exigeait. Toutes magies confondues, ils comptaient dix Façonneurs, une vingtaine de sorciers qui parlaient le langage des bêtes, une trentaine d’autres qui pouvaient conjurer les brumes et le vent, plusieurs douzaines capables de créer un feu meurtrier, et un bon nombre de Guérisseurs qui s’avéreraient fort utiles lorsque les combats auraient commencé.
Et ils avaient bien sûr le Tisserand pour manier leurs pouvoirs comme une seule arme, se rengorgea la jeune femme. Une arme beaucoup plus redoutable que toutes les machines de guerre qu’avaient connues les Terres du Devant en neuf cents ans. Les armées d’Eibithar, d’Aneira et de Sanbira étaient guidées par leurs rois et leurs reines. Tout souverains qu’ils fussent, ils n’étaient que des hommes et des femmes, de vulgaires Eandi, limités et vulnérables. Ils inspiraient peut-être à leurs soldats la volonté de se battre et de mourir avec un peu plus de courage que ces âmes pathétiques ne sauraient seules en concevoir, mais en dehors de cela, ils n’étaient rien. Leurs couronnes et leurs trônes étaient aussi dépourvus de signification que du pouvoir de les protéger. Aux yeux de Nitara, comme à ceux des Qirsi qui les accompagnaient, Dusaan jal Kania incarnait à la fois leur force et leur espoir, leurs pouvoirs et leur intelligence, les racines de leur histoire, et le chemin qui les conduirait vers l’avenir. Roi, commandant, dieu, il était tout. Nitara l’aurait suivi au royaume de Bian sans hésiter. Pour lui, elle aurait affronté ses hordes de démons et de spectres. Il n’avait qu’à le lui demander. Parmi la foule qui les suivait, personne ne l’aimait autant qu’elle, même si la ministre sentait que beaucoup, déjà, s’étaient livrés corps et âme à lui et à sa cause. Ce dévouement renforçait sa propre fierté d’appartenir au mouvement et son amour pour leur chef. Et elle s’était mise en route, le cœur débordant de ferveur et d’allégresse.
Leur premier objectif, leur avait annoncé le Tisserand, était la rade d’Ayvencalde. Ils avaient pour mission d’atteindre le port et de s’emparer d’un navire le plus vite possible. Il fallait s’attendre à ce que le seigneur de ces terres, un très proche allié de l’empereur, oppose une résistance. Le Tisserand, se répéta Nitara avec enthousiasme, avait d’ailleurs été très clair : ils ne chercheraient pas la bataille mais, si le seigneur d’Ayvencalde décidait de leur barrer la route, ils ne refuseraient pas non plus le combat.
« Il aura appris ce qui s’est passé à Curtell, leur avait dit Dusaan avant leur départ. Il doit penser que ce n’est qu’une rébellion, facilement matée par une démonstration de force. S’il se hasarde à vouloir nous arrêter, je veux lui prouver à quel point il se trompe, et ajouter à notre armée tous les Qirsi d’Ayvencalde désireux de nous rejoindre. »
Alors que l’armée des sorciers se lançait à l’assaut de la lande, ses cavaliers poussant leurs montures aux limites de l’endurance, Nitara avait presque hâte de cette confrontation. Ils franchirent la lande en deux jours et arrivèrent en vue des grandes tours du château d’Ayvencalde peu avant le crépuscule. Sur la plaine, au pied des murs de sa ville, le seigneur les attendait, à la tête d’une armée de plus de mille hommes. À la vue de leurs armes scintillantes dans la lumière du soleil couchant, Nitara ne put s’empêcher de sourire.
Le Tisserand les conduisit sans hésiter au-devant du seigneur et de ses hommes, et ne s’arrêta qu’à portée des archers d’Ayvencalde, indifférent à une menace qu’il savait inopérante.
« Votre cavalcade s’achève ici, haut chancelier », déclara son vis-à-vis, le visage empourpré comme s’il avait passé la journée à l’attendre au soleil. « Je ne vous laisserai ni entrer dans ma ville, ni utiliser votre magie scélérate contre toute autre seigneurie du royaume. Vous avez pris l’empereur au dépourvu, mais ce n’est pas mon cas. »
Dusaan se tourna vers le soleil, pour estimer le temps qu’il leur restait avant la nuit, et revint au seigneur.
« Je n’ai pas le temps pour de telles sottises, Lord Ayvencalde. Rendez-vous maintenant, et laissez-nous passer, ou vous et vos hommes mourront. »
L’autre éclata de rire.
« Vous ne manquez pas de confiance, ni d’orgueil, n’est-ce pas, haut chancelier ? »
Sans attendre de réponse, il leva la main.
« Archers ! »
Plusieurs centaines d’archers avancèrent, arc bandé.
« Je vous aurai prévenu, lâcha le Tisserand d’une voix dépourvue de regret. Nous emploierons le feu », ajouta-t-il en se tournant vers ses Qirsi.
Nitara, qui ne possédait pas ce don, vit le Tisserand fermer les yeux et étendre devant lui une main sévère. Un silence inquiétant flotta sur la plaine. Les Eandi eux-mêmes semblaient attendre, effrayés par ce qui allait se produire, trop fascinés pour l’empêcher. Au même instant, lentement, comme si elle était née du soleil, une sphère lumineuse prit forme juste devant le Tisserand. Nitara, émerveillée par ce prodige, eut l’impression d’assister à la naissance d’une nouvelle étoile. Une fois créée, la sphère s’anima, gagna en densité, en brillance et en dimensions, jusqu’à bouillonner et frémir, comme doté d’une vie propre.
Ayvencalde cria un ordre à ses archers, et la ministre vit se tendre la corde des arcs. Avant qu’ils ne lâchent leurs traits, la boule de feu explosa subitement et, projetée en avant à une vitesse folle, faucha le seigneur et ses hommes telle une lame formidable. Ils ne crièrent même pas. Seul leur chef, juché sur un cheval, fut épargné. Il gisait sur le sol, assommé. Un peu plus loin, la carcasse de sa monture, carbonisée, fumait.
Le Tisserand mit pied à terre avec une lenteur délibérée. Il se dirigea vers le noble en tirant son épée, sans se départir de sa froideur.
« Vous auriez dû m’écouter, fit-il en posant la pointe de son arme sur la poitrine d’Ayvencalde.
— Vous ne vaincrez pas, répondit le seigneur sans craindre de soutenir le regard flamboyant du sorcier. Vous gagnez aujourd’hui, mais demain quelqu’un se dressera sur votre chemin.
— Vous vous trompez », sourit Dusaan.
Et, d’un geste, il enfonça sa lame dans le cœur de l’Eandi avant de la ressortir d’un coup sec. Il l’essuya ensuite sur les vêtements de sa victime, puis la rengaina et retourna vers son cheval.
« Une nouvelle victoire, déclara-t-il à ses troupes. Êtes-vous convaincus maintenant que rien ne peut nous arrêter, que la force des armées eandi n’est rien devant notre pouvoir ?
— Oui, Tisserand.
— Bien. Rejoignons la ville. Nous rassemblerons autant de Qirsi que possible, sans traîner. Je veux prendre la mer le plus vite possible. »
Il enfourcha sa monture et, sans plus attendre, se dirigea vers les murs de la cité, suivi de son armée. Une volée de flèches les y accueillit. Nitara sentit alors une pression pénétrante l’envahir. Le Tisserand, comprit-elle. Il cherchait son pouvoir. Aussitôt, elle vit un vent puissant balayer l’herbe et s’élever en hurlant le long des remparts, sans qu’aucun de ses cheveux frémisse. Les flèches, soufflées par cette main invisible, se dispersèrent dans les airs et retombèrent, inoffensives, sur le sol. Elle faillit éclater de rire.
Leur force, en effet, n’avait aucune limite. Galvanisée par cette puissance, qui était aussi la sienne, elle se sentit plus unie que jamais à son peuple. Un regard vers ses compagnons lui permit de constater que la même joie, la même admiration, la même prise de conscience de leur véritable nature se reflétaient dans leurs yeux. Ce nouvel obstacle balayé, ils poursuivirent leur avancée vers les portes de la cité d’Ayvencalde. Un grondement se fit alors entendre, semblable à un coup de tonnerre et, dans un nuage de poussière, Nitara vit, médusée, les murs de la ville s’effondrer de chaque côté de la grande porte. Les archers eandi précipités dans le cataclysme s’écrasèrent au milieu des pierres.
L’armée qirsi entra dans la ville sans rencontrer la moindre opposition. Le Tisserand divisa ses troupes en petits groupes chargés de parcourir les rues étroites d’Ayvencalde, à la recherche de leurs congénères pour renforcer leurs rangs. Nitara resta avec le Tisserand. Droit sur son cheval, les épaules larges, le front noble, il avait tout d’un conquérant. Son visage luisait d’une fine sueur.
« Ne devrions-nous pas prendre un peu de repos, Tisserand ? » suggéra-t-elle d’une voix à peine plus forte qu’un murmure.
Dérangé dans ses réflexions, il darda sur elle un regard noir, qu’elle vit s’adoucir presque aussitôt.
« Je ne suis pas fatigué, répondit-il. Les jours qui s’annoncent vont me coûter bien plus que cela. Je dois être prêt. »
Le brusque désir de poser la main sur son visage, de la glisser dans l’épaisseur de sa fière chevelure blanche, de sentir la force qui se dégageait de ses épaules et de son torse, envahit la jeune femme. Elle baissa les yeux.
« Bien, Tisserand. »
La nouvelle de la défaite que venait d’infliger l’armée qirsi à Lord Ayvencalde et son armée s’était vite répandue dans la ville. Parmi les soldats survivants, ceux qui choisirent de combattre l’envahisseur furent tous anéantis. La plupart préférèrent fuir, avec la grande majorité des habitants de la cité. Les Qirsi d’Ayvencalde, légèrement plus d’une centaine, accueillirent le Tisserand et ses troupes d’abord avec méfiance. Puis, comprenant l’enjeu du grand bouleversement qu’ils venaient de vivre, ils rallièrent la cause des leurs dans discuter. À l’image des Qirsi de la cité impériale, ils étaient majoritairement Guérisseurs et Glaneurs. Un bon nombre d’entre eux possédaient aussi la magie du feu, mais très peu maîtrisaient plus d’un ou deux des dons les plus puissants.
Après un bref discours destiné à les informer du combat qui s’annonçait contre les armées eandi, et du noble futur que sa victoire leur apporterait à tous, le Tisserand leur demanda de rester en Ayvencalde et de protéger la ville de toute attaque venant d’une autre cour de Braedon. Quatre des Qirsi de la ville étaient Façonneurs, et quatorze possédaient le don des brumes et du vent. Il les enrôla dans son armée.
Il conduisit ensuite ses troupes vers les quais, où ils n’eurent aucun mal à prendre possession d’un des plus puissants navires de guerre. À bord, un groupe de Qirsi descendit dans l’entrepont et, s’emparant des rames, fit sortir le bateau du port pendant que d’autres, brandissant leurs flammes dans les airs, éclairaient le chenal peu profond d’Ayvencalde. L’estacade franchie, ils hissèrent les voiles.
Le Tisserand convoqua un vent d’ouest, et le navire s’élança sur le détroit de la Scabbard vers les côtes d’Eibithar.
« Pardonnez-moi, Tisserand, mais si vous nous laissiez nous occuper du vent, vous pourriez vous reposer », suggéra Nitara en baissant les yeux.
Elle surprit son regard dépourvu d’animosité passer brièvement sur elle.
« Ta sollicitude me touche. C’est d’accord. »
Le vent mourut.
« Partage ce fardeau avec les autres. Je ne veux pas que vous vous épuisiez. Mettez le cap sur l’île du Cormoran, puis suivez la côte d’Eibithar vers la baie du Faucon. Réveillez-moi dès que nous serons en vue de la flotte de Braedon.
— Bien, Tisserand. »
Il s’apprêtait à partir lorsqu’il se ravisa et lui caressa la joue d’une main pleine de douceur. Durant ce court instant, la chaleur qui parcourut le corps de la jeune femme fut telle qu’elle crut d’abord qu’il avait conjuré une flamme pour la frôler. Mais il partit, et elle le couva d’un regard frémissant jusqu’à ce qu’il eût disparu dans la fraîcheur de la nuit.
Le navire, poussé par le vent sorcier, filait sur les eaux calmes de la Scabbard. Depuis les rives de Braedon et d’Eibithar, ils devaient offrir un étrange spectacle, songea la ministre, concentrée sur sa magie. La nuit était paisible, aucun souffle d’air ne troublait la surface de la mer, et pourtant leur bateau, toutes voiles gonflées, fendait les flots vers le détroit, aussi vif et léger qu’un puffin. Lorsqu’elle sentit la fatigue l’envahir, conformément aux ordres du Tisserand, elle passa le relais à Gorlan, qui céda plus tard sa place à l’un des Qirsi enrôlés dans la cité de Curtell, lui-même remplacé par une femme d’Ayvencalde. Ils furent sept à se succéder tout au long de la nuit et, aux premières lueurs de l’aube, alors que le Tisserand remontait sur le pont, ils avaient largement dépassé l’île du Cormoran. Celle de Wantrae, silhouette bleu pâle et floue dans la lumière du matin, flottait devant eux. La mer était toujours aussi unie, lisse comme un miroir, et le ciel parfaitement pur. Le temps leur était favorable.
« Vous vous êtes bien débrouillés, constata le Tisserand après avoir estimé leur position. Il faut faire vite, maintenant. »
Tous ses compagnons, aimantés, le dévoraient des yeux. Nitara elle-même ne pouvait détacher son regard de cet homme admirable. Elle s’empressa de le rejoindre lorsqu’il lui fit signe. Devant lui, elle baissa la tête et attendit.
« Ouvre-moi ton esprit », ordonna-t-il d’une voix grave.
Elle obéit sans réfléchir et le sentit pénétrer en elle, en même temps qu’un souffle de vent puissant, une rafale qu’aucun Qirsi n’aurait jamais su conjurer seul, se levait autour d’eux. Le navire, projeté en avant, s’inclina lourdement sur le flanc, les forçant tous à chercher une prise où se retenir.
« Que ceux qui possèdent le vent nous rejoignent », exigea le Tisserand d’une voix assez forte pour couvrir le rugissement de l’air qu’il conjurait.
Plusieurs sorciers approchèrent. Se nourrissant aussitôt de leur présence, le souffle rageur s’engouffra dans les voiles avec une force décuplée. Soumis à rude épreuve, malgré la tension extrême des cordages et les craquements furieux de la coque, le navire tint bon et, entre les côtes d’Eibithar et les îles qui égrenaient leur chapelet au nord du détroit de la Scabbard, la tempête du Tisserand les propulsa à la vitesse d’un fol équipage. Un char tiré par les étalons fougueux de Sanbira n’aurait pas été plus vite.
Nitara s’attendait à être épuisée. Les pouvoirs qirsi n’étaient pas infinis. Solliciter sa magie au-delà des limites de sa propre endurance exposait le sorcier à un affaiblissement qui pouvait aller jusqu’à la maladie, voire la mort. Sous la direction du Tisserand, entièrement livrée à sa domination, son pouvoir mêlé à celui de ses congénères, elle sentait à peine la fatigue. Elle aurait aussi bien pu réaliser des Glanages sous une tente de Festival, constata-t-elle. Quant à ses camarades, enthousiasmés par la force du vent qu’ils soulevaient sans effort, ils affichaient un sourire émerveillé. À midi, ils se reposèrent autour d’un repas, pressés de commenter l’incroyable facilité avec laquelle ils conduisaient leur navire vers Galdasten. Ils ne voyaient donc pas, s’étonna Nitara, que cette aisance, ils la devaient au Tisserand, le plus puissant d’entre eux ? De toute évidence, cette équipée lui coûtait bien plus qu’à eux tous. Car leur vent à peine tombé, les traits tirés et le visage en sueur, il avait quitté le pont et s’était retiré, sans doute pour s’allonger dans sa cabine. Nitara aurait voulu le suivre, mais elle savait qu’il ne désirait pas sa présence. Alors elle attendit son retour avec les autres. Lorsqu’il revint, peu de temps après, il semblait reposé.
« Vous êtes prêts ? » demanda-t-il simplement.
Ils reprirent leur course folle, glissèrent à toute allure sous le château de Curgh, perché sur la côte rocailleuse qui les dominait, avant de filer au pied des falaises abruptes qui dessinaient la côte nord-ouest d’Eibithar.
En fin de journée, ils approchaient de l’embouchure de la baie du Faucon. Nitara fut la première à voir les navires de Braedon. Voiles baissées, rames sorties en position de combat, le rouge et or peint sur leur proue luisait dans le soleil couchant. Derrière eux, disposée en ordre de bataille, une seconde armada avançait, leurs voiles également carguées. Elle se tourna vers le Tisserand, inquiète de le découvrir pris de court.
« La flotte de Wethyrn, commenta-t-il. Les habitants de Galdasten doivent croire la victoire à leur portée. Si une flotte peut mater celle de l’empire, c’est bien celle de Wethyrn. »
Il sourit.
« Cela ne change rien. »
Ils poursuivirent leur course, visant cette fois le cœur de la flotte impériale. Alors qu’ils approchaient, le Tisserand orienta le vent qui les propulsait pour qu’il s’abatte sur les navires de Braedon. D’abord, les hommes de l’empire ignorèrent le vaisseau qirsi. Il était semblable aux leurs, et les équipages soumis au vent soudain, inexplicable et menaçant qui les faisait gîter, avaient fort à faire. Puis ils finirent par remarquer que ce navire fonçait sur eux. Alors ils se mirent à ramer furieusement, et plusieurs d’entre eux parvinrent même à tourner leur proue vers l’assaillant. Celui-là, comme pour les saborder, accrut encore sa vitesse. Alors que la distance qui les séparait diminuait, le capitaine du vaisseau de tête reconnut soudain Dusaan.
« Haut chancelier ! s’exclama-t-il avec stupeur en levant la main pour l’accueillir.
— Façonneurs », appela le Tisserand d’une voix posée.
Aussitôt, les sorciers concernés avancèrent et, dans la même seconde, les navires qui glissaient vers eux se brisèrent, broyés par une main aussi invisible que redoutable. Les marins qui se trouvaient sur le pont furent projetés dans les eaux froides de la baie, certains en hurlant, d’autres trop choqués pour émettre le moindre son.
Les autres capitaines manœuvraient leurs navires pour faire face à ce nouveau danger, mais il était trop tard. Le Tisserand et ses Façonneurs détruisirent ces bateaux avec la même facilité que les autres. Les fiers navires de Braedon, leurs coques réputées indestructibles, leurs mâts taillés dans les meilleurs bois, leurs gréements sans égal, furent réduit en miettes, comme de vulgaires fétus de paille. Et durant tout ce temps, le bateau qirsi poursuivit son chemin, ralentissant à peine au milieu des débris et des corps innombrables.
« Feu », demanda Dusaan.
D’autres Qirsi avancèrent à ses côtés.
Les marins de Wethyrn, qui avaient acclamé le massacre de la flotte de Braedon, commencèrent à s’inquiéter. Comprenant qu’il s’agissait d’un ennemi, et qu’il n’avait aucune intention de les épargner, les capitaines se lancèrent des avertissements pour opérer leurs propres manœuvres. Une fine ligne de flammes dorées apparaissait à la surface de l’océan et se mit à rouler vers les navires eandi. Enflant comme une vague au fur et à mesure de sa progression, elle arriva sur eux, haute de plusieurs mètres, aussi terrifiante qu’un démon créé par la déesse du feu. Pour échapper au brasier, les rameurs tentèrent d’inverser le sens de leur navigation, sans succès. Le mur de flammes, carbonisant le bois aussi bien que le tissu et la chair, les engloutit dans un spectacle saisissant où les colonnes de fumée noire qui s’élevaient dans les airs rejoignaient celles des vapeurs toutes blanches de l’eau portée à ébullition.
Le cataclysme retomba et, tandis que les dernières flammes consumaient les débris éparpillés à la surface de l’eau, le navire qirsi ralentit sa route, et le vent s’apaisa jusqu’à n’être plus qu’une simple brise inoffensive. Le Tisserand, épuisé, contemplait les eaux avec satisfaction.
Eût-elle été la leur, les soldats eandi auraient accueilli cette victoire dans une liesse débordante. Les Qirsi qui entouraient le Tisserand demeuraient muets. Nitara qui les observait, comprit qu’ils étaient stupéfaits de ce qu’ils venaient d’accomplir, et légèrement effrayés par leur propre puissance. Ils prendraient l’habitude, se dit-elle.
« Et maintenant, Tisserand ? questionna B’Serre la voix à peine plus sonore que le clapotis des vagues qui léchaient la coque.
— Maintenant, je vais me reposer. Que ceux qui possèdent le don des vents nous conduisent au port de Galdasten. Si vous rencontrez la moindre résistance, prévenez-moi. Nous prendrons la ville ce soir. Deux de mes chanceliers m’attendent dans la cité. Ils nous aideront à nous emparer du château avant d’intégrer mon armée. Ensuite, demain, nous partirons pour la Lande. Les armées eandi s’y entre-tuent. Nous n’aurons qu’à détruire ce qu’il en reste pour étendre notre pouvoir sur les Sept Royaumes.